Le feu est un phénomène complexe qui occupe une place particulière tant dans l’imaginaire collectif que dans nos sociétés contemporaines, il incarne à la fois la puissance destructrice et la force régénératrice. Lorsqu’une forêt brûle, c’est toute la matière vivante qui semble disparaître, laissant derrière elle un paysage sombre et désertique. Pourtant, pendant l’incendie, des nutriments sont libérés dans le sol, permettant aux plantes de germer à nouveau, certaines d’entre elles ont même besoin de celui-ci pour survivre. Lorsqu’un peuple se révolte, le feu est utilisé comme moyen de protestation. Figure de la résistance, il incarne la colère et le désir d’un changement radical et immédiat. En détruisant, il ouvre la voie à la reconstruction et à la possibilité du changement.
L’exposition Ashes to stitches (des cendres aux sutures) se situe dans cette approche paradoxale selon laquelle le feu, l’embrasement et le chaos peuvent être à l’origine d’un renouveau. L’utilisation du feu, y compris ses débordements, se trouve au cœur d’un réseau complexe de relations entre les êtres humains avec leur environnement naturel et politique que Céleste Richard Zimmermann explore à travers l’usage de faux-semblants. Le faux devient pour l’artiste un moyen d’approcher une certaine vérité historique ou populaire afin d’analyser les transformations ainsi que les répétitions naturelles, culturelles et sociales. À l’instar des compositions foisonnantes de Pieter Brueghel qui transforme en images des dictons populaires, Céleste Richard Zimmermann porte un regard à la fois humoristique et mordant sur notre monde.
Un vaste terrain vague faussement calciné est parcouru par des constructions en mousse polyuréthane, matériel à la fois malléable et expansif qui a besoin d’être contraint dans un moule pour prendre sa forme finale, mais qui, paradoxalement, doit aussi pouvoir en déborder. Céleste Richard Zimmermann joue sur les différents états de cette mousse pour imiter le réel en créant notamment une barricade de pneus molle — animée par un tremblement perpétuel, perturbant ainsi notre regard — ou en concevant une colonne-grillage qui a perdu ses fonctions de maintien et de clôture. Elle se transforme en contre-grillage autour duquel nous pouvons tourner afin d’interroger les limites physiques et symboliques et de réfléchir à la notion de barrière ou plus largement de liberté. Mais aussi des dalles aux dimensions du célèbre « Walk of Fame » d’Hollywood qui font émerger un jardin en bas-relief truffé de motifs symboliques d’une violente manifestation et fusionnent avec d’étranges plantes et champignons qui semblent bénéficier de ce chaos fertile.
Comme pour marquer le passage d’un état à un autre et la vie qui reprend, la cendre présente sur les murs révèle une faune et une flore luxuriantes. Des peintures sur métal de plantes pyrophytes et pyrophiles, espèces auxquelles l’artiste s’intéresse pour leur prospérité suite au passage du feu, sont traversées par un jeu optique d’apparition et de disparition et viennent souligner l’impermanence des choses. De mystérieux animaux se fondent dans la masse noire ou dans la nuit, un temps où de nouvelles opportunités ou possibilités peuvent surgir. Ce jardin devient alors le réceptacle d’un écosystème qui semble incarner les cycles de régénération naturelle (capacité de la nature à se reconstituer spontanément suite à une destruction) et que l’artiste transpose à la société humaine.
L’exposition est aussi marquée par la présence de l’invisible et Céleste Richard Zimmermann donne à voir ce qui n’est pas apparent habituellement en questionnant ses formes et ses enjeux. Elle installe en vitrine un enchevêtrement de moules en plâtre ayant servi à la réalisation des pièces de l’exposition, reliés ensemble par des chambres à air. Entre la stabilité usuelle du moule et l’équilibre précaire de l’installation, cette statue non-officielle pourrait répondre à la « métastabilité », empruntée à Jean-Paul Sartre, qui signifie que la condition humaine est faite d’incertitude et d’instabilité.
Enregistrée dans l’atelier de l’artiste, la pièce sonore qui accompagne l’exposition crée l’illusion d’un crépitement du feu mais révèle en réalité des « bruits-sons », imperceptibles en principe, issus de la mousse polyuréthane en pleine mutation pour nous livrer un motif fragmenté qui résonne avec les œuvres de Céleste Richard Zimmermann.
Quelque part, entre manifeste de la révolte et récit fantastique, l’exposition Ashes to stitches s’apparente à une combustion générale régénératrice, un langage brûlant qui invite au renversement de l’ordre politique établi. Céleste Richard Zimmermann semble vouloir cautériser le monde pour faire table rase et tout recommencer.