Shelter est une exposition collective de vidéos qui questionne la notion de refuge, d’abri, que la crise de la covid a soudainement remise en lumière. Shelter l’exposition se réfère au film culte de Jeff Nichols, Take Shelter, dans lequel un homme s’obstine à vouloir creuser un abri souterrain pour sa famille, persuadé de l’imminence d’une catastrophe qui l’obligera à s’y réfugier. Pris pour un fou par ses collègues qui ne comprennent pas son entêtement, il finit par perdre son travail et s’isoler peu à peu de la communauté qui l’entoure. Mixte de peur millénariste et de crise climatique, le film met en scène les angoisses d’un peuple travaillé par une paranoïa diffuse et la volonté de se protéger d’une menace impalpable.
L’exposition réunit une dizaine d’artistes dont le travail envisage les différentes facettes de ce rapport à l’abri, au refuge, qui a pris une nouvelle coloration suite à la crise sanitaire qui nous a tous forcés à subir un confinement plus ou moins contraignant.
Le film de Nelson Bourrec Carter Levittown met en scène le rêve pavillonnaire américain qui peut facilement se transformer en cauchemar, les nombreuses citations tirées d’une riche filmographie qu’il égrène au cours de la déambulation du personnage principal renvoient au roman culte d’Ira Levin, les Femmes de Stepford où l’idéal d’une domesticité rêvée pousse les habitants de cette petite ville à transformer leurs femmes en de véritables robots, dociles à souhait et débarrassés de toute velléité de rébellion ou de critiques à l’encontre de leurs maris.
Cette domesticité est également au cœur du travail de Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon qui explorent les limites d’une domotique censée protéger les habitants mais qui se révèle être, une fois de plus, la source d’abus et de détournements de la part d’entreprises plus préoccupées par la recherche d’un profit toujours plus poussé que par la soi-disant sécurité des habitants : le projet La maison qui vous veut du bien revient sur l’épisode qui a fait scandale aux États-Unis en rendant publique la capture non autorisée par la société Amazon des vidéos de surveillance attachées à ces sonnettes sophistiquées, l’espionnage organisé et le transfert de ces données aux polices locales, « le grand rêve d’une maison complètement automatisée bascule dans un cauchemar paranoïaque », dixit les artistes.
La vidéo de Julie Béna, Anna and the Jester explore les ressorts d’un discours qui met en avant les vertus de la transparence architecturale pour dénoncer une idéologie néo-capitaliste, plus animée par une volonté de contrôle et de nivellement des modes de vie et des esprits. Richard Neutra, le grand architecte théoricien de la côte ouest des USA est doublement mis à l’honneur, une première fois dans la vidéo de Yan Tomaszewski, The Good Breast and the Bad Breast qui revient sur l’anecdote du rachat d’une villa-galerie californienne par un homme fortuné qui s’emploie à la détruire intégralement juste après son rachat. Le jeune réalisateur donne la parole à de nombreux interlocuteurs qui commentent ce geste surprenant : la réflexion psychanalytique qui est faite sur la maison comme refuge et protection maternelle et la volonté de détruire cette association est au cœur du projet filmique.
Pour Ben Thorp Brown, qui s’appuie également sur les travaux de Richard Neutra en mettant en scène une tortue qui arpente une villa édifiée par l’architecte dans les années 30 (Cura), c’est l’empathie qui devrait guider le geste des architectes dans des maisons conçues pour les habitants et non pas, une fois de plus, pour assurer la course au profit immédiat des promoteurs.
Dans la vidéo d’Alain Declercq, Protection Civile, c’est ce tropisme du refuge à l’échelle d’un pays qui est questionné, la Suisse, parsemée de centaines d’abris souterrains destinés à protéger la population de menaces pour le moins difficiles à cerner. Le film montre des intérieurs parfaitement rangés prêts à affronter la catastrophe à venir, de même que certains de ces abris transformés et récupérés pour servir à d’autres usages, parkings, entrepôts, comme un aveu de leur obsolescence ou de leur inutilité.
Pour Hoël Duret, parti en résidence en Nouvelle-Zélande en février 2020 pour y explorer les beautés des paysages néo-zélandais et filmer les projets démesurés de refuges climatiques de milliardaires asiatiques et américains, la résidence s’est transformée en un confinement contraint qui a poussé l’artiste à exploiter les ressources d’un habitat confiné que les réseaux sociaux rendent plus accessibles que jamais (Drop out).
Anne-Charlotte Finel met en scène le délitement de constructions censées nous garder des assaillants de tout crin pour finir en ruine (Château en Espagne) tandis que les châteaux de sables d’Armand Morin nous remettent face à nos pulsions enfantines de construction.
Le film d’Annabelle Amoros, Area 51, Nevada, USA, rend compte d’un climat de mystère teinté d’une légère inquiétude qui nous renvoie à l’ambiance de la mythique série X file : de longs panoramiques parcourent des étendues désertiques que seuls viennent perturber les aboiements des chiens ou les disputes des oiseaux, tandis que dans leurs intérieurs cosy des « gardiens » surveillent sur leurs écrans les signes improbables d’une menace imminente venue du « dehors ». Si certaines des vidéos présentes dans l’exposition frôlent les codes du fantastique, du mystère et de l’angoisse, sans jamais s’y livrer complètement, en revanche l’installation de Thomas Teurlai, aidé de l’écrivain Alain Damasio, nous livre une vision hallucinée où les projections cauchemardesques de l’auteur rejoignent les installations débridées et low tech de l’artiste : une tension dystopique que notre époque, bouleversée par les multiples crises, climatique, sanitaire, migratoire et depuis peu militaire exacerbe et qui nous somme de réfléchir à la question de l’habitat comme horizon individualiste et bunkérisée de notre humanité.
Shelter, le film, est une autre manière de présenter l'exposition qui a dû être repoussée à l’année 2022. Œuvre autonome et liée à la fois, c’est un produit filmique expérimental qui reprend les attendus de l’exposition « Shelter » pour en proposer une forme originale, inspirée de la plateforme de visio-conférence Zoom, dont elle emprunte les codes et le format. Lucie Szechter et Benjamin Cataliotti, les deux réalisateurs, ont répondu à la contrainte de faire un film d’auteur en employant le matériel filmique de leurs confrères, tout en s’en dégageant afin d’apporter leur propre vision. Shelter est un documentaire qui documente la production d’œuvres d’autres artistes. C’est aussi une œuvre baroque qui mixe les commentaires des interviewés avec les extraits de leurs films, commentant leurs propres films et ceux des autres – non pas en voix mais en « fenêtre » off. La plateforme Zoom – devenue emblématique d’une époque asservie à la distanciation – a servi de cadre formel à la réalisation d’un film aux contours inédits et au parcours en devenir : teaser d’une exposition future, le film tend à échapper à sa condition première pour remettre en perspective des questionnements fondamentaux que la crise sanitaire a brutalement remis en lumière.