Invisible Cities

« L’art, et l’architecture en particulier, emportés comme tout le reste par le mouvement accéléré des temps modernes, soumis à l’impératif créatif d’un constant renouvellement des formes, sont tôt ou tard confrontés à la question de savoir comment hériter, non de leur histoire ou du passé en général, mais des futurs associés à des époques révolues1. »

Invisible Cities est une tétralogie de Pierre Jean Giloux qui s’inspire du mouvement architectural utopiste japonais du Métabolisme. Ce cycle de films interroge la notion de paysage urbain et rassemble plusieurs portraits de villes japonaises — Tokyo, Yokohama, Osaka, Nara, Kyoto. Il est proche de ce que l’on appelle la réalité augmentée car il superpose des images de réalités urbaines et sociales filmées et photographiées à des images virtuelles en des hybridations photographiques, vidéo et de synthèse, associées à des compositions sonores. Comme le dit l’artiste, « j’ai toujours pensé que les projets métabolistes non réalisés étaient inscrits dans le maillage réel de cette ville à la manière de spectres discrets. En les sortant de leur statut de simple projet, en leur donnant une certaine forme de vie, je transforme ces étranges architectures en laboratoires conceptuels2. »

Le premier film de la tétralogie, Metabolism, présenté à Zoo galerie, emprunte son titre au groupe d’architectes du même nom. En 1960, Takashi Asada, Kenzo Tange, Noboru Kawazoe, Masato Otaka, Fumihiko Maki, Kiyonori Kikutake et Kisho Kurokawa publièrent leur manifeste pour un nouvel urbanisme. « Après les deux bombes atomiques de 1945, il s’agissait pour ces jeunes architectes de proposer un nouveau modèle de conception architecturale. Ils n’en perpétuèrent pas moins nombre de principes de l’architecture traditionnelle japonaise, à l’aune de métaphores biologiques. Noboru Kawazoe écrivait ainsi : “nous considérons la société humaine comme un processus vital, un développement continu depuis l’atome jusqu’à la nébuleuse. La raison pour laquelle nous utilisons un tel terme biologique est que nous croyons que le design et la technologie devraient refléter la vitalité humaine”3. »

« Il était assez logique que le mouvement métaboliste, opposé au fonctionnalisme architectural et bureaucratique, trouve dans le réseau une métaphore fondatrice : celle de l’organisme, toujours construite contre celle de la machine4. »

Montrer le Japon contemporain en utilisant des formes plastiques hybrides, c’est utiliser les outils technologiques qui le constituent, dans le but de mieux le restituer. Ces villes éclectiques, laboratoires où l’architecture et l’urbanisme sont en perpétuel devenir, impliquent un dialogue entre réel et fiction. Metabolism met en scène dans un temps présent, à Tokyo, des éléments du passé qui ne furent que des projets esquissés et jamais construits, combinant des strates historiques avec un Tokyo contemporain, révélant la ville en créant volontairement de l’anachronisme… Pierre Jean Giloux a choisi pour cela deux projets relevant de la dernière utopie moderniste du xxe siècle : l’Helix City de Kisho Kurokawa (1961) dont la forme s’inspire de la double hélice de l’ADN et les Clusters in the Air d’Arata Isozaki (1960-1962) inspirés, eux, par la porte d’un temple édifié à Nara en 1203.

« Giloux, qui est passé au fil de son œuvre de la sculpture au film, du concret de la matière au virtuel des images, joue avec brio et subtilité, à l’aide des outils numériques dont dispose notre époque, de certaines techniques souvent utilisées par les cinéastes. […] Pour lui, la ville est avant tout un immense métabolisme, pas seulement une utopie architecturale japonaise défunte à laquelle on rend hommage à travers le temps, mais un véritable phénomène urbain et humain, vital. Tokyo, la plus grande aire métropolitaine planétaire, un phénomène dont l’inhumanité est toute humaine, attire une forme de surenchère. La virtuosité des mouvements de caméra, réelle dans la prise des films qui compose la base de l’action, sublimée ensuite par le montage et le travail d’addition des objets numériques, est celle d’une chorégraphie sur-réaliste5. »

Film produit par Solang Production Paris Brussels
En coproduction avec S.O.I.L., Bruxelles
Avec le support de Centre National du Cinéma CNC-Dicréam, Centre national des arts plastiques CNAP, Le Carré – Centre d’art contemporain, Château Gontier (FR), Fédération Wallonie-Bruxelles FWB, Vlaams Audiovisueel Fonds VAF (BE), la Collection Pierre Darier, Cologny (CH)
En partenariat avec l’Ecole nationale supérieure d’architecture ENSA, Nantes (FR), Koganecho Bazaar, Yokohama, l’Institut français du Japon, et la Villa Kujoyama, Kyoto, avec la Fondation Bettencourt Schueller (JP)


  1. Elie During, « À quoi rêvent les villes ? Fantômes du Métabolisme », dans Pierre Jean Giloux, Invisible Cities, Zéro2 éditions, 2018, p. 39. 

  2. Pierre Jean Giloux dans « La ville comme surface de projection », entretien avec Ingrid Luquet-Gad, op. cit., p. 128. 

  3. Vincent Romagny, « Réversibilité de la ville japonaise » op. cit., p. 192. 

  4. Pierre Musso, « Utopie urbaine et imaginaire réticulaire » op. cit., p. 82. 

  5. Manuel Tardits « Un monde d’apparences » op. cit., p. 6-7. 

1/préc.suiv.

Pierre-Jean Giloux, Invisible Cities (capture d'écran)