Illusions d’optique

De prime abord, on se croirait convié à je ne sais quel spectacle, hybride, mélange de peep-show et d'attraction foraine. Une rangée d'œilletons enchâssés dans la paroi et surmontés d'écouteurs invitent d'emblée à adopter la posture du voyeur. Mais la cloison blanche et lisse dément le coté érotique de l'installation. Plutôt qu'à un festival porno ne serions-nous pas entrainés à assister à une performance d'un chirurgien louche, banni de l'ordre, infibulateur fou ou bien ivégiste en transes ? Mais non, point de débauche lubrique ici, le spectacle est tout à fait politically correct. Sauf à voir dans la reconstitution d'intérieurs miniaturisés le comble de l'obscénité.
Car c'est bien d'une reconstitution, au sens policier du terme qu'il s'agit. L'auteur-enquêteur a tenté de ressusciter les lieux forts de son enfance : cuisine sixties de la tante, salle de séjour de la mère, salon mégalo d'un ami, et nous fait participer au procès de la mémoire et de l'affect. Pendant qu'une voix de condamné à l'oubli débite sur un ton monocorde un texte énumératif, nous prenons part et de notre plein gré, à l'effraction visuelle et sonore de ces intimités.
Enfermé dans ces cellules de remémoration, le souvenir, seul occupant de ces lieux désaffectés, erre en se heurtant à ce décor de pacotille. La voix qui égrène son chapelet nostalgique, trouve en nous d'étranges résonances, réveillant des images que l'on croyait à jamais révoquées. Du maton -mateur originel, nous nous transformons en complices de cette angoissante recherche identitaire.
L'illusion de la reconstitution est à l'image du procédé utilisé et dont le nom aurait du nous mettre la puce à l'oreille : Judas. Toute tentative de re-création du temps perdu est, quel que soit l'artifice, vouée à l'échec. D'où la voix, accablée de nostalgie.

Patrice Joly