Demain les chiens

Effets de seuil

Demain les chiens est le titre d'un roman de Clifford D. Simak paru dans les années 50 et dans lequel ce dernier nous livre une vision d'un futur proche (les années 2000) qui nous apparaît, avec le recul, plutôt fantaisiste. La SF des années 60 postule la plupart du temps des scénarios extravagants où l'apocalypse est rarement joyeuse : monde cataclysmique de plus en plus la victime d'une technologie immaîtrisable. 2001, à l'instar de la célèbre odyssée d'Arthur C. Clarke, a longtemps symbolisé et marqué l'imaginaire futuriste, la littérature de SF n'a fait qu'annexer et adapter les grandes angoisses métaphysiques de l'an 1000. Parce qu'elle scande de manière purement arbitraire un écoulement temporel qui se dérobe à toute planification, elle symbolise à merveille le non-événement historique. Comme lorsque votre automobile franchit la barre des 100 000 km. Cet effet de seuil purement mathématique devient du coup extrêmement attractif par sa capacité a cristalliser et à illustrer le fonctionnement de la psychologie humaine.

Demain les chiens, le roman, n'est ni noir, ni rose, ni pessimiste, ni optimiste ; il réalise une espèce de "moyenne dans la projection". En ce sens il est remarquable, puisqu'en ne véhiculant aucune dimension moraliste, il ne fait qu'envisager une des fonctions du mythe: la possibilité d'un regroupement dynamique autour d'une fable fondatrice. Nombre d'expositions ont eu lieu l'année dernière avec comme thématique le passage vers le troisième millénaire. « Demain les chiens », l'exposition, aborde résolument ce sujet sous l'angle de l'ambivalence, de la dérision et de l'ironie. Parce que des projections futuristes traduisent forcément des discours contemporains, il est nécessaire d'interroger des pratiques artistiques qui ne sont pas au service d'idéologies dominantes.

Avec Nord/Sud, Saadane Afif réalise une métaphore efficace d'un monde plus que jamais divisé en deux : notre aptitude à envisager le futur devient dérisoire quand on vit comme la moitié de la planète en deçà du seuil de pauvreté. Alain Declercq, en filmant un Paris vide de ses habitants mais remplis de militaires, nous projette violemment dans un futur déjà là où nos pires angoisses orwelliennes auraient pris corps. Parce que navigant entre documentaire et images clandestines, sa vidéo état de siège réalise une fiction très convaincante. Nicolas Moulin rend tangibles nos scénarios d'apocalypses nucléaires à travers une série de photos d'architectures, d'objets, de géographies où toute présence humaine est désertée, tout en interrogeant notre propension à imaginer le désastre. Avec Stéphane Sautour et Bruno Peinado, c'est l'univers de l'informatique qui est convoqué et sa dimension attracto répulsive : Stéphane Sautour nous présente une animation en images de synthèse d'un personnage qui effectue un mouvement d'un art martial (un kata) ; cette courte scène qui apparait à l'ouverture du site web icono peut être lue comme un message de bienvenue dans un "nouveau monde". Les poufs de Bruno Peinado (disposés devant la vidéo projection de Stéphane Sautour) en forme des touches de clavier enter et escape, nous parlent eux aussi de ce sentiment ambigu que nous éprouvons devant l'avènement des mondes virtuels. Le seuil de votre prochain habitat sera peut-être orné du paillasson de Jérôme Poret qui nous promet un futur très sécurisé ! quant a Neal Beggs, il nous propose un sac de couchage luxueux, recouvert de perles rouges : le véhicule le plus glamour et le plus décalé pour franchir le troisième millénaire ! Virginie Barré s'est emparée de tous ces univers colportés par les artistes de l'exposition pour réaliser une grande fresque qui en exprime le liant. Toute exposition est une fable ; Virginie Barré, en se réappropriant ces imageries, redimensionne le mythe a l'échelle de son travail et en fait une véritable réadaptation. Enfin, Isabelle Ledoussal créera une chanson spécialement pour « Demain les chiens » : sorte d'hymne dérisoire aux artistes du troisième millénaire...

1/préc.suiv.

Vue de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Vue de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Nicolas Moulin, a333, dans le cadre de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Saadane Afif, nord sud (2000), dans le cadre de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Virginie Barré, Sans titre (2000), dans le cadre de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Neal Beggs, sleeping bag (2000), dans le cadre de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Neal Beggs, Demain les chiens, dans le cadre de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Neal Beggs (1999), dans le cadre de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Jérôme Poret, paillasson (2000), dans le cadre de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001

Bruno Peinado, echap (1999), dans le cadre de l'exposition « Demain les chiens », Zoo centre d'art contemporain, 2001