Complètement à l’ouest

Avec un titre pareil, on peut s'attendre à une débauche de projets aussi étranges les uns que les autres, une surenchère dans le loufoque et le dérisoire ; on peut également s'attendre à une exposition d'artistes de l'Ouest, version élargie du rassemblement d'artistes nantais ou bretons.

Il ne faudra retenir ni l'une ni l'autre de ces versions s'agissant de « Complètement à l'ouest ». Parce que nous nous méfions des expositions thématiques, qui, sous couvert de développer des propositions singulières ne font qu'instrumentaliser des pratiques. Non pas que tout travail curatorial soit à bannir à cause du risque de détournement du sens des pièces qu'il fait encourir. Mais il y a exposition et exposition : l'exposition thématique a tendance à mettre en avant une seule des facettes d'une pièce pour les besoins d'une démonstration, l'exposition du curateur, quant à elle, réfère plus à une notion d'auteur, même si cette notion est aussi dangereuse car elle instaure une espèce de supervision dont seul le curateur aurait la maîtrise et la paternité. « Complètement à l'ouest » est né dans le cadre particulier d'une invitation faite par les post-diplômes de l'École des Beaux-arts de Nantes, dont la nouvelle appellation, Multipoint, induit une possible redéfinition de sa pratique et de sa structuration. « Complètement à l'ouest » (l'exposition à Zoo galerie) s'inscrit à l'intérieur d'un projet plus vaste qui interroge la place d'un groupe d'artistes au sein d'une ville et les possibles scénarios d'activation envisageables dans ce cadre. Tout comme Multipoint s'est bâti sur le pari d'une déconstruction intelligente d'un itinéraire balisé : celui de l'événementialité et du retour sur image, celui du rendez-vous annuel de fin d'année et de son non moins obligé catalogue-constat, Complètement à l'Ouest (le projet) est parti d'une interrogation sur le contexte géographique nantais. Depuis l'arrivée du TGV en 1993, Nantes s'est sensiblement rapprochée de Paris, quelques grosses administrations y ont implanté leur siège et la ville est soudain devenue plus attractive aux yeux des Parisiens. Comment une politique culturelle peut surenchérir à un moment donné sur des données géo-économiques et contribuer à rendre une ville attractive, relève de la spéculation : il est impossible de quantifier la part de séduction due à la culture même si son importance est réelle, il est encore plus difficile de rendre compte du poids d'une micro-institution, comme celle du post-diplôme qui a toujours eu du mal à trouver une identité claire au sein du foyer d'accueil que représente l'École des Beaux-Arts de Nantes.
Complètement à l'Ouest (le projet) représente une tentative pour témoigner de toutes ces spécificités sans verser dans l'étude socio- géographique et tout en restant dans le champ de l'art contemporain. « Complètement à l'ouest » (l'exposition à Zoo galerie) est donc née au milieu de ces interrogations quelque peu existentielles : il n'était pas question de rejouer l'exposition de fin d'année. Le choix des artistes s'est fait dans le prolongement de cette remise en cause du cadre, dans une volonté de déborder le groupe des participants en invitant des artistes « étrangers », bref, en réalisant une exposition dont les étudiants de Multipoint ne seraient pas les participants obligés, mais des interlocuteurs et des acteurs privilégiés. Par ailleurs, d'autres occurrences pour exposer le travail de ces artistes étaient mises en œuvre hors du cadre de l'exposition à Zoo galerie (l'intervention d'Olive Martin dans les vitrines des commerçants de Nantes, l'exposition à Glassbox, la programmation au Cinématographe et enfin la publication du hors-série 02 entendue comme espace d'expression supplémentaire). Une fois comprises ces prémices, la vraie/fausse thématique induite par le « complètement à l'Ouest » nous semblait un cadre d'accueil plutôt bien adapté à la particularité du projet parce qu'il était aisé d'ironiser sur un tel sujet et de mieux s'en détacher. Complètement à l'Ouest nous paraissait à la fois rendre compte d'une situation nantaise indéniable (capitale de l'Ouest) tout en étant porteuse dans son intitulé même d'une grande part de dérision liée à l'expression elle-même ; en l'occurrence, la conjonction de la géographie réelle et de son détournement par le langage parlé nous donnait un champ suffisamment large pour introduire une possible construction de sens sans tomber dans l'univocité d'une lecture.

Quelques artistes de Multipoint font donc partie de cette exposition, non pas ceux qui « collent » le mieux à ce qui n'est qu'une thématique de circonstance, mais ceux dont la pratique actuelle et passée a le plus de liens avec cette oscillation entre le figuré et le réel de ce titre. Une possible lecture de cette exposition peut s'envisager comme un aller-retour entre les deux pôles de cette expression avec le danger cependant d'une classification entre des artistes à l'ouest et des artistes ayant les pieds sur terre. On voit bien que ce hiatus n'est pas pertinent en la matière et c'est peut-être tout l'intérêt de cette manifestation que de vouloir mettre en regard des problématiques artistiques et une raison supposée universelle. Du coup, ce qui était une réponse possible à la question du groupe Multipoint : « Où (en) sommes-nous ? » peut se révéler une interrogation plus large sur des oppositions entre des types de raisonnements pas forcément congruents. Complètement à l'Ouest (l'exposition) réunit donc des pièces de diverses origines formelles envisagées comme autant de réponses et autant de dérives possibles par rapport à la question à peine formulée que recèle le titre de l'exposition.

Lost, la pièce de Kristina Solomoukha est composée d'un wall painting figurant un système d'échangeurs autoroutiers en vis-à-vis d'une maquette de maison archétypale : la pièce de Solomoukha peut se lire comme une réflexion formaliste sur un univers environnemental où la complexification des réseaux rend de plus en plus difficile toute velléité d'orientation et la possibilité même du retour. La pièce de Saâdane Afif, Pause, emprunte également à ce thème de la désorientation en proposant de détourner l'usage habituel d'un panneau autoroutier au format 4x3m pour le réintégrer dans une dimension purement formelle : la référence à la peinture minimaliste et sa dimension contemplative renvoie également à l'idée d'un cheminement intérieur. Christine Laquet nous propose un récit de voyage saccadé le long d'une tour d'habitation ; l'alternance des vitesses de défilements et l'unique verticalité du travelling perturbe fortement les codes narratifs habituellement associés à l'idée d'horizontalité : le point de vue introduit également l'idée d'arrachements violents au sol suivi d'écrasements successifs comme dans un monstrueux et gigantesque yo-yo. Didier Rittener utilise le wall painting pour ses références picturales et ses débordements spatiaux. Pour « Complètement à l'ouest », il fait appel à deux stéréotypes contradictoires ; le dessin très figuratif d'une orchidée est contredit par l'alternance des bandes noires et blanches servant de fond à la pièce : autant de lignes de fuites qui viennent dynamiser la lecture d'une pièce convoquant autant l'histoire du formalisme que les références sentimentales attachées à la fleur. Laurent Grasso fait successivement apparaître et disparaître une inscription à la signification banale grâce à un dispositif de fondu lumineux qui illumine jusqu'à l'incandescence l'inscription peinte en poussière de verre : le caractère quasi magique de ce dispositif s'oppose à la platitude de l'énoncé et vient magnifier l'impalpabilité d'un quotidien saisi à travers ses expressions les plus creuses. Les êtres bizarres qui peuplent les vidéos de Michelle Naismith semblent pris dans des problématiques supra-terrestres aussi risibles que touchantes : les univers fabuleux qui y sont convoqués invitent à une mise à distance de nos petits drames intérieurs ; le caniche-gourou Moodle Pozart pourrait à lui seul incarner cet être à l'Ouest d'une humanité prisonnière de ses fantasmes de dérisoire grandeur, de ses lubies magnifiques et de ses rêves nostalgico-féériques d'arrachement à al pesanteur d'une destinée implacable. Dans Western World, Lili Reynaud se sert du décor réel d'un immeuble nantais abandonné pour imaginer le cadre idéalisé d'une bande de jeunes plus ou moins liés au monde de l'art dans ce scénario présenté sous la forme d'un fanzine sont élaborés les devenirs possibles de ces lofteurs arty auxquels on applique des recettes de sociabilisation et d'intégration très performante « activités sportives, artistiques, de divertissement et de travail ». Le fanzine fonctionne avec une maquette d'un possible lieu d'exposition empruntant aux codes de l'architecture brutaliste mais revisitée par l'univers coloriste des rastas dans une réunion assez improbable des genres : « el Western World, si ce n'est qu'il fait référence à un quasi-monument de l'histoire locale, dérive vers une pensée générique, ni à l'Ouest, ni ailleurs, mais envisageable partout ». Douglas Park introduira cette session par une lecture le jour du vernissage et nous livrera un texte inédit où les lointains échos de la thématique ouestienne résonneront aux incantatoires scansions du très liturgique geste parkien. Le preacher Park entonnera un de ses chants syncopés où le souffle lyrique importe autant que le trouble contenu de ses théories souffreteuses : combattant en proie aux affres de l'éloquence apprêtée, il jonglera avec ses obscurs concepts, autant de prétextes à une pure performance sonore et gestuelle.

1/préc.suiv.

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003

Vue de l'exposition collective « Complètement à l'ouest », Zoo centre d'art contemporain, 2003