Chaperons rouges, flaques, crues soudaines et autres micro-récits tangentiels

Diplômé·es de l’École des beaux-arts TALM Le Mans

Le centre d’art Zoo accueille six jeunes artistes fraîchement diplômé·es des mentions Art et Magma de l’École supérieure d’art et de design TALM Le Mans, poursuivant en cela son engagement en faveur de la jeune création et de l’émergence, après avoir reçu en septembre dernier les diplômé·es de l’École des Beaux-Arts de Nantes pour l’exposition Prima Materia.

Dans son dernier ouvrage, Quelles histoires s’écrivent dans les musées1, Magali Nachtergael fait état de la capacité des artistes à détricoter des histoires que l’on pensait solidement tissées pour mieux les réécrire, les « renarrer ». Si ses analyses portent plus spécifiquement sur les récits officiels dont une nouvelle génération d’artistes s’ingénie à en contester la prééminence, largement influencée par une vision européo- et technocentrée, ces contrerécits qui émanent de personnalités de plus en plus visibles de la scène nationale et internationale infusent largement une jeune scène issue des écoles des Beaux-Arts. Ces micro-récits, dont parle la chercheuse, fonctionnent comme autant de bribes et d’indices que le spectateur est invité à rassembler pour en reconstituer la logique narrative. Dans ces small stories, les artistes privilégient des histoires anecdotiques qui font état de situations quotidiennes, banales, mais aussi loufoques ou improbables qui échappent à la logique des récits dominants. Ainsi, un cheval qui stoppe devant le miroir inopiné d’une flaque d’eau nous renvoie à la surprise que nous pouvons éprouver devant le comportement des animaux, nous questionnant sur notre rapport à ces derniers, à la possibilité de leur prêter une capacité à « imaginer » ; des toiles rassemblant des jeunes gens en train d’uriner dans la rue nous confrontent à des situations dérangeantes et aux conventions sociales qui les encadrent. Comme le cite également l’autrice, ces récits échappent à l’attente que l’on se fait généralement d’un groupe déterminé et des comportements normés qu’ils sont censés adopter.

Ces micro-récits sont aussi l’occasion pour les artistes de revisiter des scénarios que l’on croyait inamovibles, à des lectures « stabilisées », à l’instar du conte du petit chaperon rouge que l’on peut désormais repenser sous l’angle d’un nouveau paradigme, celui de l’immigration massive de jeunes filles de l’Est et des nouveaux habits du loup de la fable, participant de fait d’une nouvelle construction identitaire. De même que le récit anxiogène du réchauffement climatique, qui imprègne fortement les esprits des jeunes générations (et des moins jeunes) peut se voir sublimé par des contre-récits revigorants ; le discours de la technologie toute-puissante se voir aussi réévalué à l’aune de ses origines mythiques, prométhéennes. Les six interventions réunies à l’intérieur de l’exposition sont autant de propositions inattendues et poétiques, déviantes et touchantes, mais aussi terriblement actuelles et parfois, comble de l’impensable dans le milieu de l’art contemporain, elles peuvent aussi nous faire sourire.

Nathan André (diplômé 2022) n’a que faire des projections alarmistes et collapsionnistes, s’il est sensible comme tout un chacun aux problèmes de réchauffement du climat (cessons de l’appeler changement !), il n’est pas atteint d’écoanxiété, ce mal du siècle qui frappe particulièrement les jeunes générations, il se dit écofurieux, ce qui le place dans une position de recherche active de solutions plutôt que dans une passivité morbide : les animations qu’il réalise avec l’aide de l’Intelligence artificielle (autant se réapproprier les outils numériques pour transgresser ses usages habituels liés à l’exploitation des données personnelles) dessinent des architectures futuristes qui mettent au centre de cette discipline la préservation de la ressource en eau, de même que celle de la petite faune ailée de plus en plus menacée. Nathan André associe dessin, vidéo et maquettes au service d’un dessein utopique résolument stimulant.

L’attention que porte Rym Esseghaier (diplômée 2023) aux flaques peut prêter à sourire tant ce sujet peut paraître anecdotique, mais c’est méconnaître l’origine de cet attrait de la part d’une jeune artiste originaire de Tunisie où la flaque, ou plutôt le nid de poule, revêt une importance particulière pour ses compatriotes : au départ prise comme le symbole des difficultés du pays à entretenir ses routes, la flaque est devenue chez la jeune artiste un embrayeur qui lui permet de renverser ce syndrome national en une source d’explorations filmiques multiples. Cet « écran naturel » aux contours variables est capable de capter les paysages alentours, urbains et ruraux, elle possède également une dimension quasi-surnaturelle due à l’imaginaire du gouffre et de la profondeur qu’elle recèle et que la jeune vidéaste sait parfaitement exploiter. La micro-mare peut aussi se transformer en une véritable platine de DJ grâce à des capteurs judicieusement disposés.

Les récits vidéo d’Elena Galeeva (diplômée 2022) narrent des expériences déceptives que subissent ses compatriotes, attirées par les lumières de l’occident, se retrouvant souvent confrontées à la réalité glacée de leur atterrissage forcé. « Avec Irina qui reprend la trame du petit chaperon rouge pour l’adapter à la situation des années 2000, elle réalise un conte de fées désabusé sur les fantasmes déçus de toute une génération d’exilées russes et ukrainiennes, où les loups de la fable portent des costumes trois pièces, roulent en Mercedes et portent des Rolex au poignet. Dans ses fictions qui réactualisent des récits populaires français, ses personnages traversent dans le même mouvement frontières réelles, géographiques et frontières identitaires, intimes… Si le travail d’Elena Galeeva est profondément ancré dans un présent ballotté par les événements et les transformations du monde, il réussit à en sublimer la dimension traumatique : il nous enjoint définitivement à bifurquer pour échapper à la fatalité des destins fantasmés et aux sentiers trop battus des carrières préformatées2. »

Peindre ou aller à la pêche, tel est le dilemme apparent d’un jeune peintre pressé pour qui ces deux passions se conjuguent plus qu’elles ne s’opposent puisqu’il ne cesse de les entrecroiser et de les comparer : pour Gabriel Grillot (diplômé 2023), la peinture consiste avant tout en une recherche perpétuelle de nouveaux supports, qui loin d’être anecdotique, devient une source d’inspiration dans sa pratique. Le support choisi sera la plupart du temps le point de départ d’une nouvelle exploration picturale, le motif d’une toile cirée pouvant s’intégrer à la robe du sujet peint en une espèce de fusion entre représentation et incorporation du réel. La bâche circulaire qui recouvrait naguère une piscine de jardin donnera naissance à un gigantesque smiley pour le coup doté d’un bleu inhabituel. Ce qui peut s’analyser a priori en une apologie de la contingence relève plus de la sublimation des matériaux qui peuplent notre quotidien et d’une déconstruction des codes de la peinture, l’artiste n’étant pas victime de ces supports mais seulement porté par ces derniers.

Les peintures et les photos de Jihye Jung (diplômée 2023) traitent d’un quotidien banal et anti-spectaculaire au possible. La jeune coréenne s’intéresse à des objets qui deviennent de plus en plus rarement le sujet principal des peintures que l’on peut trouver dans les galeries, parce que non-glorieux, comme des bidets, des lavabos, des cheminées qu’elle peint dans un registre radical, avec de larges aplats bien délimités, sans maniérisme aucun. Lorsqu’elle peint des corps, c’est plutôt pour les exposer dans leur nudité crue, comme cette jeune femme qui urine en dévoilant largement son sexe ou encore ses « pisseurs en coin », qu’elle replace dans la situation même de leur action, dans un coin de l’espace d’exposition. Ses photos prolongent cette attention portée aux gestes de l’hygiène et du domestique qui la particularise et accompagne une production littéraire où « la méconnaissance de la langue française devient le creuset de l’émerveillement quotidien2. »

« Jingqi Yuan (diplômé 2023) quant à lui s’empare résolument des opportunités que le numérique nous offre pour reconstituer des ambiances duelles comme dans cette rivière constituée d’un flot de câbles reliant de vieux écrans d’ordinateurs sur lesquels « coulent » des fleuves de pixels. La tente du campeur posée près de cette installation d’où sourd une berceuse remixée vient en amplifier l’atmosphère bucolique, un peu comme si notre futur de promeneur se dessinait dans les limbes de cette projection futuriste, un avant-goût de vacances immersives qu’un réchauffement plus précoce que prévu nous porterait à imaginer in vitro. Dans une autre installation vidéo, le jeune artiste chinois réitère ce télescopage entre des images issues d’une contemporanéité indéniable sur lesquelles défilent des sentences issues de la philosophie taoïste, comme un désir de reconscientisation d’une technologie qui ignorerait ses origines2. »


  1. Magali Nachtergael, Quelles histoires s’écrivent dans les musées, 2023. Éditions Les essais visuels.  

  2. Extrait du texte de Patrice Joly dans le catalogue des diplômé·es 2022-2023 des mentions Art et Magma de l’École Supérieure d’art et de design TALM Le Mans, La crue soudaine de l’Ilyama, 2023. 

1/préc.suiv.

Elena Galeeva, CHAPERON R (2022), dans le cadre de l'exposition « Chaperons rouges, flaques, crues soudaines et autres micro-récits tangentiels », exposition collective des diplômé·es 2022-2023 de l'École des beaux-arts TALM Le Mans, Zoo centre d'art contemporain, 2024

© Orianne Jouanny

Jingqi YUAN, La (mont)metagne et le flux (2023), dans le cadre de l'exposition « Chaperons rouges, flaques, crues soudaines et autres micro-récits tangentiels », exposition collective des diplômé·es 2022-2023 de l'École des beaux-arts TALM Le Mans, Zoo centre d'art contemporain, 2024

© Antonin Martin

Catalogue des diplômé·es 2022-2023 des mentions Art et Magma de l’École Supérieure d’art et de design TALM Le Mans, « La crue soudaine de l’Ilyama » au sein de notre micro-librairie, Zoo centre d'art contemporain, 2024

© Orianne Jouanny

Gabriel Grillot, Rouge Gorge (2023), dans le cadre de l'exposition « Chaperons rouges, flaques, crues soudaines et autres micro-récits tangentiels », exposition collective des diplômé·es 2022-2023 de l'École des beaux-arts TALM Le Mans, Zoo centre d'art contemporain, 2024

© Orianne Jouanny

Nathan André, Oya suspendu (2023), dans le cadre de l'exposition « Chaperons rouges, flaques, crues soudaines et autres micro-récits tangentiels », exposition collective des diplômé·es 2022-2023 de l'École des beaux-arts TALM Le Mans, Zoo centre d'art contemporain, 2024

© Orianne Jouanny

Elena Galeeva, Irina (2022), dans le cadre de l'exposition « Chaperons rouges, flaques, crues soudaines et autres micro-récits tangentiels », exposition collective des diplômé·es 2022-2023 de l'École des beaux-arts TALM Le Mans, Zoo centre d'art contemporain, 2024

© Orianne Jouanny